Préliminaire
Le clavecin-pédalier, appelé par les allemands "Clavecimbelpedal"
désigne 2 types d'instruments:
- un clavecin ordinaire sous lequel se trouvent des touches de pédale
qui tirent, à l'aide de ficelles ou d'un mécanisme, les touches
les plus graves du clavecin. Dit autrement, c'est un clavecin avec un pédalier
en tirasse permanente.
- un clavecin ordinaire posé sur un second clavecin qui lui est actionné
par les touches de pédales. Les deux instruments sont donc totalement
indépendants l'un de l'autre, le clavecin du pédalier disposant
de ses propres cordes et registres.
Ceux que l'aspect historique de l'instrument intéresse, liront avec intérêt
l'article de Karin Ford "The pedal clavicord and the pedal harpsichord"
dans la revue Galpin Society Journal, no 50 (mars 1997) ou le mémoire
de fin d'étude d'Etienne Baillot (CNR de Paris, 1991).
Les clavecins allemands
Pour en venir aux raisons qui m'ont poussé à commander un tel
instrument, je reviens quelques années en arrière. Depuis les
années 1990 musiciens et facteurs de clavecins commencent à s'intéresser
aux instruments anciens allemands après une sorte d'hégémonie
des instruments français et flamands.
On a coutume de dire que les clavecins allemands sont fortement influencés
par l'orgue. En effet, dès le XVIe siècle, les facteurs de clavecin
multiplient les registres, c'est-à-dire construisent plusieurs rangées
de sautereaux qui pincent la même corde à différents endroits,
obtenant tantôt un son très flûté, tantôt un
son nasal. Ce souci de variété les amène encore à
enrichir le plan de corde classique (8'8'4') par des rangées supplémentaires
de cordes de 16'ou 2'. Les problèmes de constructions que cela pose seront
brillamment résolus par des facteurs comme la famille Hass de Hamburg.
Ils construisent les plus grands clavecins de l'histoire: 3 claviers avec 16'8'8'4'2',
avec jeu nasal et luth, ou 2 claviers avec 8'8'8'4'4'!
Non contente d'offrir les instruments les moins standardisés d'Europe,
l'Allemagne présente une hétérogénéité
de traditions liées à l'autonomie des provinces qui la composent.
Rien de commun en effet entre les clavecins très décorés
des riches marchands de Hamburg et les clavecins rustiques de Thuringe. Hass,
Mietke, Gräbner, Harass, Silbermann, Hildebrandt, Zell: autant de facteurs
(souvent d'orgue et de clavecin), autant de styles d'instruments.
Les clavecins avec 16 pieds
Le premier instrument construit par Nicolas Macheret d'après un clavecin
avec 16 pieds de H.A.Hass pour Pierre-Alain Clerc, a bouleversé la vision
du clavecin de tous ceux qui ont touché ce type d'instrument pour la
première fois. Fascination pour certains comme moi, répulsion
pour ceux qui ont souffert des clavecins industriels basés sur un 16
pieds: l'instrument et les moyens sonores nouveaux qu'il met à disposition
de l'interprète ne laisse personne indifférent.
Contrairement à l'orgue, où le registre de 16 pieds semble incontournable,
il pose au clavecin une question d'usage: registre solo, registre "coloriste",
ou registre fondamental du clavecin?
La pratique et une réflexion sur la question m'ont amené à
cette constatation: on l'utilise dans les tutti pour renforcer la présence
du son du clavecin dans les ensembles: les harmoniques graves, absentes des
autres instruments (hormis la contrebasse) "dégagent" le son
du clavecin. Il faut toutefois réviser son goût pour la clarté:
le son ainsi obtenu est fort, mais gras et lourd. On l'utilise également
dans la basse avec un 8 pieds pour donner du relief à celle-ci. On obtient
ainsi la texture équivalente au mélange Violoncelle et Contrebasse.
L'intérêt pour le jeu de la basse continue est évident;
mais les restrictions aussi: si la main gauche joue sur le 16 et le 8 pieds
du clavier inférieur, il ne reste comme seule registration pour la main
droite que le 8 pied du haut.
On comprend finalement Hieronymus Albrecht Hass, qui isole sur un 3e clavier
le 16 pieds et le 2 pieds!
L'utilisation du 16 pieds comme registre de la basse évoque immédiatement
l'écriture de l'orgue, où la basse est réservée
aux pieds dans la grande majorité des cas. On arrive ainsi tout doucement
à évoquer l'existence du clavecin-pédalier.
En 1996, je décide de demander à Nicolas Macheret de construire
pour moi un tel instrument. Aucun instrument ancien de ce type n'a survécu,
il devait procéder à une reconstitution, basée autant que
possible sur des éléments anciens.
Le clavecin-pédalier en Allemagne au XVIIIe
siècle
De nombreuses sources attestent pourtant de son existence et contribuent à l'image que l'on peut s'en faire.
La description la plus détaillée du clavecin-pédalier se
trouve chez Jackob Adlung dans son livre "Anleitung zur musicalischen Gelahrteit"
publié à Erfurt en 1758:
"On ajoute aussi parfois des pédales à ces instruments (le
clavecin), ou mieux encore, on fait un corps de pédalier (Pedalkörper)
distinct sur lequel on pose le clavecin. Toutefois, il faut le construire avec
beaucoup de soin, d'une part, pour que la tension des cordes ne déforme
pas la caisse, d'autre part, pour que ces instruments tiennent bien l'accord.
Le plus beau clavecin et, en même temps, le plus beau pédalier
de clavecin (Clavicymbelpedal) que j'aie vus sont ceux que m'avait fait voir
et entendre M. le bourgmestre Vogler à Weimar, qui avait donné
lui-même les instructions pour leur construction. Le clavecin était
monté de deux rangées de cordes de huit pieds et d'une de quatre
pieds, et il avait une étendue de six octaves, de ut-1 à ut4.
L'un des huit pieds était au clavier supérieur, et tous les autres
jeux au clavier inférieur. Lorsqu'on repoussait le clavier supérieur,
on jouait sur le clavier inférieur: les deux claviers étaient
accouplés mais néanmoins très faciles à jouer. Les
manettes étaient sur le sommier et il les avait peintes en vermillon.
Les sautereaux étaient très fins et très légers.
Leurs plumes remontaient légèrement afin de ne pas rester accrochées.
Je constatai que la table d'harmonie était si épaisse qu'elle
donnait l'impression de ne pas pouvoir sonner, et pourtant, je n'ai jamais entendu
un instrument qui eût un plus beau son que celui-ci. L'intérieur
des caisses était renforcé de nombreux éléments
de fer, celle du pédalier en particulier comprenait des vis en fer, notamment
du côté de la queue, où la tension des cordes est la plus
forte. Le pédalier avait deux rangées de cordes non filées
de huit pieds et une rangée de cordes filées de seize pieds. Le
couvercle avait une porte qu'on pouvait ouvrir pour augmenter la sonorité.
Les caisses étaient toues deux artistement recouvertes de bois de placage."
Dans l'ouvrage posthume "Musica mecanica organoedi", Berlin, 1768,
il ajoute: "La caisse peut être construite comme celle d'un clavicorde
ou comme celle d'un clavecin. Dans le deuxième cas, les cordes seront
pincées par des plumes et on aura un clavecin à pédalier.
Comme le clavecin se distingue par sa belle sonorité, un pédalier
de ce genre sera du plus heureux effet. Cet instrument n'appelle pas une description
particulière. Il se construit comme un clavecin ordinaire, mais avec
une étendue de deux octaves seulement. Les sautereaux sont pareils, mais
on les écartera davantage les uns des autres, puisque les deux octaves
prennent autant de place que quatre dans un clavecin ordinaire".
On notera au passage que le Bourgmestre Vogler (1695?1765) était un élève
et un admirateur de J.S.Bach. Il fut organiste à la cour de Weimar avant
d'être nommé bourgmestre en 1735. (E.Baillot, p 18)
Je passe sous silence les nombreuses mentions de clavecins munis de pédaliers
en tirasse pour ne retenir que cette mention dans le Berliner Intelligenzblatt,
1763: "Clavecin de Johann Caspar Vogler, Weimar après 1750, munis
de 2 claviers de 6 octaves avec 2 registres de 8 pieds et un de 4 pieds, et
un pédalier avec un registre de 32 pieds, de 16 pieds et 2 registres
de 8 pieds."
On n'ose imager la taille du pédalier, puisqu'une corde naturelle de
16 pieds devrait déjà mesurer au moins 4 mètres de long...
Si ces sources nous révèlent de nombreux détails sur les
cordes, la construction et la disposition des registres, des questions comme
la forme de la caisse du pédalier restent sans réponse.
Je laisse le lecteur découvrir l'enjeu du problème en comparant
les photographies ci-jointes:

clavicorde-pédalier de Gerstenberg, Leipzig 1768

piano-pédalier de Brodmann, Vienne 1815
L'illustration du clavecin de Nicolas Macheret révèle les options choisies dans ce projet.

Il reste à donner quelques informations sur le clavecin et la reconstitution effectuée par Nicolas Macheret à partir du texte d'Adlung.
La reconstitution
Si la partie du pédalier ne pouvait qu'être reconstituée,
il n'en était pas de même du clavecin. Après quelques recherches,
nous avons décidé de visiter un clavecin à 2 claviers de
3 registres et 5 octaves (fa-fa) attribué à Johann Heinrich Harass,
actif à Grossbreitenbach en Thuringe au début du XVIIIe siècle.
Ce clavecin, actuellement conservé à Sondershausen n'est pas jouable.
Il est toutefois dans son état d'origine et présente des similitudes
frappantes avec le fameux "Bach-cembalo" de Berlin, un instrument
non signé, avec 16 pieds, que l'on crût longtemps avoir appartenu
à Johann Sebastian Bach.
Après l'avoir visité, Nicolas Macheret a réalisé une copie de l'instrument de Sondershausen.
La construction de la caisse du pédalier s'inspire de nombreuses caractéristiques
du clavecin de Harass.
Nous avons finalement décidé de transposer la disposition du clavecin
au pédalier, puisque celui-ci dispose de deux 16 pieds et d'un 8 pieds,
à l'octave du clavecin qui a deux 8 pieds et un 4 pieds. On dispose encore
d'un jeu de luth sur un 16 pieds et le 8 pieds.
La tessiture est de 27 notes, deux octaves et un ton (do-ré), soit un
peu plus que la tessiture la plus courante à l'époque: 25 notes
de do à do.
Enfin, les touches de pédales sont la copie de celles d'un orgue de Silbermann,
et surprennent aujourd'hui par leur largeur.
Je ne m'attarderai pas davantage sur les aspects techniques de l'instrument,
qui ne sont évocateurs que pour les initiés. J'essayerai par contre
de décrire le son du clavecin tel qu'il m'apparut, après un an
de travaux dans les ateliers de Nicolas Macheret.
Le son est très défini, assez clair mais sans la brillance des
clavecins français, avec une grande netteté du registre grave.
Le 8 pieds du premier clavier est extrêmement rond et chantant (du fait
d'une attaque de la corde très loin du chevalet); celui du second clavier
est très clair, transparent, sans être jamais nasal. Je mentionne
particulièrement le jeu de Luth, placé au premier clavier et spécialement
réussi.
Quant au pédalier, le choix d'une caisse très grande, massive,
longue et large créait toutes les conditions acoustiques pour des basses
profondes, riches en fondamentales. Les notes les plus graves (les plus critiques
par la longueur des cordes de 16 pieds) rappellent un peu le timbre d'une Bombarde.
La durée du son est exceptionnellement longue. Le jeu de Luth permet
l'imitation des pizzicati de Contrebasses.
Une esthétique sonore particulière
Le courant esthétique de la musique ancienne, à la suite du néo-classicisme,
nous a habitué depuis 30 ans à alléger toutes nos références
sonores précédentes. Orgues plus claires, ensembles choraux moins
fournis, violons plus fins et brillants, l'idéal symphonique était
sérieusement mis à mal.
Depuis 10 ans, le balancier de l'histoire repart dans l'autre sens: les organistes
ne peuvent plus concevoir un orgue sans Récit expressif plein de Voix
célestes, et au sein des "baroqueux" les plus durs (parmi lesquels
je me compte... ), la tendance est à la plénitude dans tous ses
aspects.
Qu'en était-il autour de J.S.Bach? Quel idéal sonore pouvait être
le sien?
La réponse que j'apporte ici ne pourra être que partiale: les références,
les comparaisons sont trop nombreuses et la réalité même
de l'époque trop riche et trop variée.
On peut toutefois retenir les références suivantes:
- le projet de restauration de l'orgue de St-Blaise de Mülhausen par Bach
en 1708: nouveaux soufflets, ajout d'une Soubasse de 32 pieds à la Pédale
"qui donne sa profondeur à l'instrument tout entier", remplacement
d'une Trompette de clavier par un Basson de 16'. Ajout d'une Viole de gambe.
- la manière de tester le vent d'un orgue en tirant tous les jeux. Une
pratique inconcevable sur un orgue français, italien, espagnol ou même
nord-allemand de l'époque.
- les modifications d'instrumentations dans ses cantates: les reprises à
Leipzig sont toujours plus fournies, particulièrement pour la Basse,
où la doublure Violoncelle et Contrebasse se généralise.
On retrouve dans l'ensemble l'évolution vers un son assez grave et charnu.
Adlung, parlant des cordes filées pour le 16 pieds du clavecin nous dit
qu'elles seront "Desto gravitätischer".(Musica mechanica organoedi,
p. 105)
Je m'arrête là, le propos est assez clair. Chacun pourra poursuivre
sa réflexion au travers d'autres textes, ou d'autres références.
Utilisation et vertu du clavecin-pédalier
Arrivé là, il faut se demander comment utiliser un tel clavecin?
pour quel usage et quel répertoire avoir un tel monstre chez soi?
Le travail à domicile des organistes ne justifie pas un tel investissement
dans ce pays d'églises chauffées où les orgues abondent!
Et pourtant, on le sait, avant l'invention du moteur électrique, les
organistes devaient travailler chez eux sur des clavecins, clavicordes ou pianos
munis de pédaliers. De nombreux textes évoquent cette situation,
et l'étude d'Etienne Baillot recense un nombre très élevé
de tels instruments du XVIe au XVIIIe siècle.
Si cette situation peut nous sembler ingrate, je crois maintenant que l'exercice
quotidien sur d'autres claviers que l'orgue développent bien davantage
la technique digitale et la sensibilité des doigts. C'est en tout cas
la constatation que j'ai pu faire à titre personnel depuis que je suis
le propriétaire d'un clavecin-pédalier.
L'orgue exige bien sûr un sens de l'espace tout à fait particulier.
Communiquer un message musical au travers d'un grand instrument à un
public nombreux demande une expérience particulière. Mais à
l'inverse, la complexité du mécanisme de l'orgue ne favorise guère
le rapport direct au son: il n'y a que les petites orgues au tirage direct et
court qui révèlent les lacunes techniques de tous les organistes
habitués à moins de précision.
Je me permets ainsi de dire, que sur un plan pédagogique, le clavecin
et le clavicorde (ou le piano) sont le prolongement obligé de l'orgue
pour acquérir une maîtrise digitale fine et nuancée.
Je mentionnerai pour terminer l'expérience faite au Conservatoire de
Göteborg, où une copie du clavicorde à pédalier de
Gerstenberg de 1768 est à disposition permanente des étudiants
organistes.
Le travail digital est donc doublé d'un réel travail avec les
pieds sur un instrument qu'on sait être impitoyable.
Du répertoire
De là, nous arrivons tout naturellement à la question des répertoires
destinés au clavecin-pédalier. Quelles sont les uvres que
l'on joue sur cet instrument me demande-t-on souvent?
Toutes bien sûr! Le répertoire d'orgue est vaste et plus d'une
pièce est révélée sous un jour nouveau.
Bien sûr, les recherches musicologiques et de nombreux musiciens ont tenté
de prouver que la passacaille en ut mineur et les sonates en trio étaient
composées en fait pour le clavecin ou clavicorde à pédalier.
Aucune source contemporaine de Bach ne vient sérieusement étayer
cette hypothèse.
Bien sûr on trouve encore des pièces sans attribution d'instrument
qui semblent plutôt pour clavecin, et qui comportent des notes graves
pour pédalier (sonate en ré majeur, etc.).
Là encore, on ne pourra établir vraiment s'il s'agit d'un répertoire
pour cet instrument si rare.
Il me semble plus logique de considérer le problème sous un angle
plus pratique.
Peu de personnes possédaient de tels instruments à l'époque.
Ils ne constituaient donc pas un public pour lequel on allait composer.
Par ailleurs, un grand nombre de propriétaires de ces instruments étaient
des musiciens professionnels, organistes pour la plupart.
Pour ceux-ci, en plus de permettre l'exercice quotidien, il constitue un instrument
enrichi dans le spectre grave. Sous cet angle, on utilise l'instrument pour
ce qu'il offre, au travers de l'improvisation ou d'arrangements.
Qu'aurait fait Bach d'un clavecin-pédalier? Quelles formes musicales
aurait-il utilisées? le trio, que permet les 2 claviers et le pédalier
indépendant? la fugue, omniprésente à l'orgue comme au
clavecin? le concerto, sous sa forme italienne, comme les transcriptions faites
par Bach d'uvres italiennes tantôt pour l'orgue, tantôt pour
le clavecin? Les suites de danses, dans une texture plus riche harmoniquement?
La réponse reste ouverte, mais j'aimerais terminer par ce témoignage
de Johann Friedrich Agricola: "les sonates pour violon seul de J.-S. Bach
sont assurément plus difficiles encore et plus harmonieuses que les caprices
de Banda ( ... ). Leur auteur les jouait souvent lui-même au clavicorde
et y ajoutait autant d'harmonies qu'il le trouvait nécessaire. Il reconnaissait
ainsi la nécessité d'une harmonie sonore qu'il ne pouvait atteindre
pleinement dans cette composition."
Conclusion
Après ces nombreuses considérations sur les clavecins anciens,
sur l'esthétique sonore, sur les rapports entre l'orgue et le clavecin,
je dois laisser la place à la musique. De nombreuses personnes découvrent
l'instrument en concert. Certains sont surpris par la présence imposante
des basses, par les bruits mécaniques des touches de pédale, d'autres
sont troublés d'entendre leurs oeuvres d'orgue favorites sur un clavecin,
mais toutes reconnaissent l'homogénéité de l'instrument
et ses indéniables qualités musicales.