Clavecin-pédalier, par Yves Rechsteiner
Cet article a été écrit en 2001 pour la Tribune de l'Orgue

Préliminaire
Le clavecin-pédalier, appelé par les allemands "Clavecimbelpedal" désigne 2 types d'instruments:
- un clavecin ordinaire sous lequel se trouvent des touches de pédale qui tirent, à l'aide de ficelles ou d'un mécanisme, les touches les plus graves du clavecin. Dit autrement, c'est un clavecin avec un pédalier en tirasse permanente.
- un clavecin ordinaire posé sur un second clavecin qui lui est actionné par les touches de pédales. Les deux instruments sont donc totalement indépendants l'un de l'autre, le clavecin du pédalier disposant de ses propres cordes et registres.
Ceux que l'aspect historique de l'instrument intéresse, liront avec intérêt l'article de Karin Ford "The pedal clavicord and the pedal harpsichord" dans la revue Galpin Society Journal, no 50 (mars 1997) ou le mémoire de fin d'étude d'Etienne Baillot (CNR de Paris, 1991).

Les clavecins allemands
Pour en venir aux raisons qui m'ont poussé à commander un tel instrument, je reviens quelques années en arrière. Depuis les années 1990 musiciens et facteurs de clavecins commencent à s'intéresser aux instruments anciens allemands après une sorte d'hégémonie des instruments français et flamands.
On a coutume de dire que les clavecins allemands sont fortement influencés par l'orgue. En effet, dès le XVIe siècle, les facteurs de clavecin multiplient les registres, c'est-à-dire construisent plusieurs rangées de sautereaux qui pincent la même corde à différents endroits, obtenant tantôt un son très flûté, tantôt un son nasal. Ce souci de variété les amène encore à enrichir le plan de corde classique (8'8'4') par des rangées supplémentaires de cordes de 16'ou 2'. Les problèmes de constructions que cela pose seront brillamment résolus par des facteurs comme la famille Hass de Hamburg. Ils construisent les plus grands clavecins de l'histoire: 3 claviers avec 16'8'8'4'2', avec jeu nasal et luth, ou 2 claviers avec 8'8'8'4'4'!
Non contente d'offrir les instruments les moins standardisés d'Europe, l'Allemagne présente une hétérogénéité de traditions liées à l'autonomie des provinces qui la composent. Rien de commun en effet entre les clavecins très décorés des riches marchands de Hamburg et les clavecins rustiques de Thuringe. Hass, Mietke, Gräbner, Harass, Silbermann, Hildebrandt, Zell: autant de facteurs (souvent d'orgue et de clavecin), autant de styles d'instruments.

Les clavecins avec 16 pieds
Le premier instrument construit par Nicolas Macheret d'après un clavecin avec 16 pieds de H.A.Hass pour Pierre-Alain Clerc, a bouleversé la vision du clavecin de tous ceux qui ont touché ce type d'instrument pour la première fois. Fascination pour certains comme moi, répulsion pour ceux qui ont souffert des clavecins industriels basés sur un 16 pieds: l'instrument et les moyens sonores nouveaux qu'il met à disposition de l'interprète ne laisse personne indifférent.
Contrairement à l'orgue, où le registre de 16 pieds semble incontournable, il pose au clavecin une question d'usage: registre solo, registre "coloriste", ou registre fondamental du clavecin?
La pratique et une réflexion sur la question m'ont amené à cette constatation: on l'utilise dans les tutti pour renforcer la présence du son du clavecin dans les ensembles: les harmoniques graves, absentes des autres instruments (hormis la contrebasse) "dégagent" le son du clavecin. Il faut toutefois réviser son goût pour la clarté: le son ainsi obtenu est fort, mais gras et lourd. On l'utilise également dans la basse avec un 8 pieds pour donner du relief à celle-ci. On obtient ainsi la texture équivalente au mélange Violoncelle et Contrebasse.
L'intérêt pour le jeu de la basse continue est évident; mais les restrictions aussi: si la main gauche joue sur le 16 et le 8 pieds du clavier inférieur, il ne reste comme seule registration pour la main droite que le 8 pied du haut.
On comprend finalement Hieronymus Albrecht Hass, qui isole sur un 3e clavier le 16 pieds et le 2 pieds!
L'utilisation du 16 pieds comme registre de la basse évoque immédiatement l'écriture de l'orgue, où la basse est réservée aux pieds dans la grande majorité des cas. On arrive ainsi tout doucement à évoquer l'existence du clavecin-pédalier.
En 1996, je décide de demander à Nicolas Macheret de construire pour moi un tel instrument. Aucun instrument ancien de ce type n'a survécu, il devait procéder à une reconstitution, basée autant que possible sur des éléments anciens.

Le clavecin-pédalier en Allemagne au XVIIIe siècle
De nombreuses sources attestent pourtant de son existence et contribuent à l'image que l'on peut s'en faire.
La description la plus détaillée du clavecin-pédalier se trouve chez Jackob Adlung dans son livre "Anleitung zur musicalischen Gelahrteit" publié à Erfurt en 1758:
"On ajoute aussi parfois des pédales à ces instruments (le clavecin), ou mieux encore, on fait un corps de pédalier (Pedalkörper) distinct sur lequel on pose le clavecin. Toutefois, il faut le construire avec beaucoup de soin, d'une part, pour que la tension des cordes ne déforme pas la caisse, d'autre part, pour que ces instruments tiennent bien l'accord. Le plus beau clavecin et, en même temps, le plus beau pédalier de clavecin (Clavicymbelpedal) que j'aie vus sont ceux que m'avait fait voir et entendre M. le bourgmestre Vogler à Weimar, qui avait donné lui-même les instructions pour leur construction. Le clavecin était monté de deux rangées de cordes de huit pieds et d'une de quatre pieds, et il avait une étendue de six octaves, de ut-1 à ut4. L'un des huit pieds était au clavier supérieur, et tous les autres jeux au clavier inférieur. Lorsqu'on repoussait le clavier supérieur, on jouait sur le clavier inférieur: les deux claviers étaient accouplés mais néanmoins très faciles à jouer. Les manettes étaient sur le sommier et il les avait peintes en vermillon. Les sautereaux étaient très fins et très légers. Leurs plumes remontaient légèrement afin de ne pas rester accrochées. Je constatai que la table d'harmonie était si épaisse qu'elle donnait l'impression de ne pas pouvoir sonner, et pourtant, je n'ai jamais entendu un instrument qui eût un plus beau son que celui-ci. L'intérieur des caisses était renforcé de nombreux éléments de fer, celle du pédalier en particulier comprenait des vis en fer, notamment du côté de la queue, où la tension des cordes est la plus forte. Le pédalier avait deux rangées de cordes non filées de huit pieds et une rangée de cordes filées de seize pieds. Le couvercle avait une porte qu'on pouvait ouvrir pour augmenter la sonorité. Les caisses étaient toues deux artistement recouvertes de bois de placage."
Dans l'ouvrage posthume "Musica mecanica organoedi", Berlin, 1768, il ajoute: "La caisse peut être construite comme celle d'un clavicorde ou comme celle d'un clavecin. Dans le deuxième cas, les cordes seront pincées par des plumes et on aura un clavecin à pédalier. Comme le clavecin se distingue par sa belle sonorité, un pédalier de ce genre sera du plus heureux effet. Cet instrument n'appelle pas une description particulière. Il se construit comme un clavecin ordinaire, mais avec une étendue de deux octaves seulement. Les sautereaux sont pareils, mais on les écartera davantage les uns des autres, puisque les deux octaves prennent autant de place que quatre dans un clavecin ordinaire".
On notera au passage que le Bourgmestre Vogler (1695?1765) était un élève et un admirateur de J.S.Bach. Il fut organiste à la cour de Weimar avant d'être nommé bourgmestre en 1735. (E.Baillot, p 18)
Je passe sous silence les nombreuses mentions de clavecins munis de pédaliers en tirasse pour ne retenir que cette mention dans le Berliner Intelligenzblatt, 1763: "Clavecin de Johann Caspar Vogler, Weimar après 1750, munis de 2 claviers de 6 octaves avec 2 registres de 8 pieds et un de 4 pieds, et un pédalier avec un registre de 32 pieds, de 16 pieds et 2 registres de 8 pieds."
On n'ose imager la taille du pédalier, puisqu'une corde naturelle de 16 pieds devrait déjà mesurer au moins 4 mètres de long...
Si ces sources nous révèlent de nombreux détails sur les cordes, la construction et la disposition des registres, des questions comme la forme de la caisse du pédalier restent sans réponse.
Je laisse le lecteur découvrir l'enjeu du problème en comparant les photographies ci-jointes:

clavicorde-pédalier de Gerstenberg, Leipzig 1768

piano-pédalier de Brodmann, Vienne 1815

L'illustration du clavecin de Nicolas Macheret révèle les options choisies dans ce projet.

Il reste à donner quelques informations sur le clavecin et la reconstitution effectuée par Nicolas Macheret à partir du texte d'Adlung.

La reconstitution
Si la partie du pédalier ne pouvait qu'être reconstituée, il n'en était pas de même du clavecin. Après quelques recherches, nous avons décidé de visiter un clavecin à 2 claviers de 3 registres et 5 octaves (fa-fa) attribué à Johann Heinrich Harass, actif à Grossbreitenbach en Thuringe au début du XVIIIe siècle. Ce clavecin, actuellement conservé à Sondershausen n'est pas jouable. Il est toutefois dans son état d'origine et présente des similitudes frappantes avec le fameux "Bach-cembalo" de Berlin, un instrument non signé, avec 16 pieds, que l'on crût longtemps avoir appartenu à Johann Sebastian Bach.
Après l'avoir visité, Nicolas Macheret a réalisé une copie de l'instrument de Sondershausen.
La construction de la caisse du pédalier s'inspire de nombreuses caractéristiques du clavecin de Harass.
Nous avons finalement décidé de transposer la disposition du clavecin au pédalier, puisque celui-ci dispose de deux 16 pieds et d'un 8 pieds, à l'octave du clavecin qui a deux 8 pieds et un 4 pieds. On dispose encore d'un jeu de luth sur un 16 pieds et le 8 pieds.
La tessiture est de 27 notes, deux octaves et un ton (do-ré), soit un peu plus que la tessiture la plus courante à l'époque: 25 notes de do à do.
Enfin, les touches de pédales sont la copie de celles d'un orgue de Silbermann, et surprennent aujourd'hui par leur largeur.
Je ne m'attarderai pas davantage sur les aspects techniques de l'instrument, qui ne sont évocateurs que pour les initiés. J'essayerai par contre de décrire le son du clavecin tel qu'il m'apparut, après un an de travaux dans les ateliers de Nicolas Macheret.
Le son est très défini, assez clair mais sans la brillance des clavecins français, avec une grande netteté du registre grave. Le 8 pieds du premier clavier est extrêmement rond et chantant (du fait d'une attaque de la corde très loin du chevalet); celui du second clavier est très clair, transparent, sans être jamais nasal. Je mentionne particulièrement le jeu de Luth, placé au premier clavier et spécialement réussi.
Quant au pédalier, le choix d'une caisse très grande, massive, longue et large créait toutes les conditions acoustiques pour des basses profondes, riches en fondamentales. Les notes les plus graves (les plus critiques par la longueur des cordes de 16 pieds) rappellent un peu le timbre d'une Bombarde. La durée du son est exceptionnellement longue. Le jeu de Luth permet l'imitation des pizzicati de Contrebasses.

Une esthétique sonore particulière
Le courant esthétique de la musique ancienne, à la suite du néo-classicisme, nous a habitué depuis 30 ans à alléger toutes nos références sonores précédentes. Orgues plus claires, ensembles choraux moins fournis, violons plus fins et brillants, l'idéal symphonique était sérieusement mis à mal.
Depuis 10 ans, le balancier de l'histoire repart dans l'autre sens: les organistes ne peuvent plus concevoir un orgue sans Récit expressif plein de Voix célestes, et au sein des "baroqueux" les plus durs (parmi lesquels je me compte... ), la tendance est à la plénitude dans tous ses aspects.
Qu'en était-il autour de J.S.Bach? Quel idéal sonore pouvait être le sien?
La réponse que j'apporte ici ne pourra être que partiale: les références, les comparaisons sont trop nombreuses et la réalité même de l'époque trop riche et trop variée.
On peut toutefois retenir les références suivantes:
- le projet de restauration de l'orgue de St-Blaise de Mülhausen par Bach en 1708: nouveaux soufflets, ajout d'une Soubasse de 32 pieds à la Pédale "qui donne sa profondeur à l'instrument tout entier", remplacement d'une Trompette de clavier par un Basson de 16'. Ajout d'une Viole de gambe.
- la manière de tester le vent d'un orgue en tirant tous les jeux. Une pratique inconcevable sur un orgue français, italien, espagnol ou même nord-allemand de l'époque.
- les modifications d'instrumentations dans ses cantates: les reprises à Leipzig sont toujours plus fournies, particulièrement pour la Basse, où la doublure Violoncelle et Contrebasse se généralise.
On retrouve dans l'ensemble l'évolution vers un son assez grave et charnu. Adlung, parlant des cordes filées pour le 16 pieds du clavecin nous dit qu'elles seront "Desto gravitätischer".(Musica mechanica organoedi, p. 105)
Je m'arrête là, le propos est assez clair. Chacun pourra poursuivre sa réflexion au travers d'autres textes, ou d'autres références.

Utilisation et vertu du clavecin-pédalier
Arrivé là, il faut se demander comment utiliser un tel clavecin? pour quel usage et quel répertoire avoir un tel monstre chez soi?
Le travail à domicile des organistes ne justifie pas un tel investissement dans ce pays d'églises chauffées où les orgues abondent!
Et pourtant, on le sait, avant l'invention du moteur électrique, les organistes devaient travailler chez eux sur des clavecins, clavicordes ou pianos munis de pédaliers. De nombreux textes évoquent cette situation, et l'étude d'Etienne Baillot recense un nombre très élevé de tels instruments du XVIe au XVIIIe siècle.
Si cette situation peut nous sembler ingrate, je crois maintenant que l'exercice quotidien sur d'autres claviers que l'orgue développent bien davantage la technique digitale et la sensibilité des doigts. C'est en tout cas la constatation que j'ai pu faire à titre personnel depuis que je suis le propriétaire d'un clavecin-pédalier.
L'orgue exige bien sûr un sens de l'espace tout à fait particulier. Communiquer un message musical au travers d'un grand instrument à un public nombreux demande une expérience particulière. Mais à l'inverse, la complexité du mécanisme de l'orgue ne favorise guère le rapport direct au son: il n'y a que les petites orgues au tirage direct et court qui révèlent les lacunes techniques de tous les organistes habitués à moins de précision.
Je me permets ainsi de dire, que sur un plan pédagogique, le clavecin et le clavicorde (ou le piano) sont le prolongement obligé de l'orgue pour acquérir une maîtrise digitale fine et nuancée.
Je mentionnerai pour terminer l'expérience faite au Conservatoire de Göteborg, où une copie du clavicorde à pédalier de Gerstenberg de 1768 est à disposition permanente des étudiants organistes.
Le travail digital est donc doublé d'un réel travail avec les pieds sur un instrument qu'on sait être impitoyable.

Du répertoire
De là, nous arrivons tout naturellement à la question des répertoires destinés au clavecin-pédalier. Quelles sont les œuvres que l'on joue sur cet instrument me demande-t-on souvent?
Toutes bien sûr! Le répertoire d'orgue est vaste et plus d'une pièce est révélée sous un jour nouveau.
Bien sûr, les recherches musicologiques et de nombreux musiciens ont tenté de prouver que la passacaille en ut mineur et les sonates en trio étaient composées en fait pour le clavecin ou clavicorde à pédalier. Aucune source contemporaine de Bach ne vient sérieusement étayer cette hypothèse.
Bien sûr on trouve encore des pièces sans attribution d'instrument qui semblent plutôt pour clavecin, et qui comportent des notes graves pour pédalier (sonate en ré majeur, etc.).
Là encore, on ne pourra établir vraiment s'il s'agit d'un répertoire pour cet instrument si rare.
Il me semble plus logique de considérer le problème sous un angle plus pratique.
Peu de personnes possédaient de tels instruments à l'époque. Ils ne constituaient donc pas un public pour lequel on allait composer.
Par ailleurs, un grand nombre de propriétaires de ces instruments étaient des musiciens professionnels, organistes pour la plupart.
Pour ceux-ci, en plus de permettre l'exercice quotidien, il constitue un instrument enrichi dans le spectre grave. Sous cet angle, on utilise l'instrument pour ce qu'il offre, au travers de l'improvisation ou d'arrangements.
Qu'aurait fait Bach d'un clavecin-pédalier? Quelles formes musicales aurait-il utilisées? le trio, que permet les 2 claviers et le pédalier indépendant? la fugue, omniprésente à l'orgue comme au clavecin? le concerto, sous sa forme italienne, comme les transcriptions faites par Bach d'œuvres italiennes tantôt pour l'orgue, tantôt pour le clavecin? Les suites de danses, dans une texture plus riche harmoniquement?
La réponse reste ouverte, mais j'aimerais terminer par ce témoignage de Johann Friedrich Agricola: "les sonates pour violon seul de J.-S. Bach sont assurément plus difficiles encore et plus harmonieuses que les caprices de Banda ( ... ). Leur auteur les jouait souvent lui-même au clavicorde et y ajoutait autant d'harmonies qu'il le trouvait nécessaire. Il reconnaissait ainsi la nécessité d'une harmonie sonore qu'il ne pouvait atteindre pleinement dans cette composition."

Conclusion
Après ces nombreuses considérations sur les clavecins anciens, sur l'esthétique sonore, sur les rapports entre l'orgue et le clavecin, je dois laisser la place à la musique. De nombreuses personnes découvrent l'instrument en concert. Certains sont surpris par la présence imposante des basses, par les bruits mécaniques des touches de pédale, d'autres sont troublés d'entendre leurs oeuvres d'orgue favorites sur un clavecin, mais toutes reconnaissent l'homogénéité de l'instrument et ses indéniables qualités musicales.