Redécouvrir l'improvisation dans la musique classique

Le Festival de Musique Improvisée de Lausanne a été créé dans le but de promouvoir l'improvisation dans le milieu de la musique dite "classique". Dans ce milieu, la pratique et l'enseignement de l'improvisation ont presque totalement disparu depuis un ou deux siècles. Auparavant, les musiciens que nous appelons aujourd'hui "classiques" pratiquaient l'improvisation exactement comme dans les traditions vivantes d'aujourd'hui. Dans ces traditions, comme le jazz ou les traditions populaires du monde entier, l'improvisation peut être considérée simplement comme la manière la plus courante et la plus naturelle de faire de la musique.

En observant la pratique de la musique sous cet angle, on peut arriver à la conclusion que la tradition "classique" d'aujourd'hui n'est pas la continuation de la tradition des "classiques" du passé, car elle se caractérise par une séparation entre les rôles d'interprètes et de compositeurs, et par la disparition de l'improvisateur. Or, dans le passé, comme dans les traditions vivantes actuelles, cette séparation n'existait pas. Tous les musiciens étaient capables à la fois de jouer, de composer et d'improviser.

Dans les traditions vivantes, on apprend la musique comme une langue : on apprend son vocabulaire, sa grammaire, sa diction, sa rhétorique, etc. Le but est toujours d'arriver à une maîtrise complète du langage musical, où l'on est capable de faire de la musique soi-même, de composer, d'improviser, comme une langue vivante qu'on apprend à parler avant de la lire. Improviser est à la musique ce que parler est au langage verbal.

A l'opposé, les musiciens "classiques" actuels sont formés exclusivement dans le but d'être capables de jouer de la musique écrite. C'est une tradition où la musique n'existe pas sans la présence d'une partition, où faire de la musique est essentiellement un acte de lecture, où donc la musique est pratiquée et enseignée comme une langue morte.

La disparition de l'improvisation en musique "classique" a gravement affecté notre perception de cette musique. Aujourd'hui, lorsqu'ils entendent une œuvre de Bach ou de Mozart, par exemple, la plupart des gens ne conçoivent pas qu'une telle musique pourrait être improvisée. Or c'est vraiment le contraire de la réalité. Toutes les musiques "classiques" du passé sont enracinées dans l'improvisation, même les plus compliquées comme les fugues de Bach ou les polyphonies de la Renaissance. Les musiciens de ces époques étaient réellement capables d'improviser de telles musiques. Lorsqu'ils mettaient une composition par écrit, c'était pour pouvoir la perfectionner dans tous ses détails, pour la faire jouer par d'autres musiciens, ou encore pour l'enseigner à leurs élèves.

Le premier but du Festival de Musique Improvisée de Lausanne est de rassembler les rares musiciens qui improvisent encore de cette manière, pour faire redécouvrir cet art au public, pour montrer qu'improviser en musique "classique", c'est possible, ça existe.


Malcolm Braff au Conservatoire, le 21 août 2000
Photo : Nicolas Bonvin